• La Corde

    Une corde, un coffre

    La CordeBrandon Shaw (John Dall) et Philip Morgan (Farley Granger) assassinent un de leurs amis, David Kentley (Dick Hogan), dont ils cachent le corps dans un vieux coffre. Ensuite, ils s'activent à la préparation d'un diner auquel ils ont invité les parents de leur victime, sa fiancée, et Rupert Cadell (James Stewart), leur ancien professeur de philosophie.

    Le but de leur odieuse mise en scène est de se prouver à eux même qu'ils sont des êtres supérieurs, selon les théories de Nietzsche défendues par Cadell.

    La Corde (1948) est l'un des chefs-d'oeuvre d'Alfred Hitchcock. Adapté d'une pièce de théâtre elle-même inspirée de l'affaire Leopold et Loeb (voir ci-dessous), ce film met un professeur somme toute  bien sympathique mais adepte d'une théorie dangereuse face à la mise en pratique de cette théorie. Le fait que le nazisme soit évoqué en cours de route n'est pas anondin : quatre ans seulement se sont passés depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la découverte de la "solution finale", qui trouve son fondement dans cette même théorie.

    En fait, le personnage joué par Stewart découvre à sa grande stupeur que ses aimables discussions théoriques avaient influencées de jeunes esprits. Il n'est donc pas besoin d'être un monstre pour engendrer le crime, c'est, à mes yeux, le message du film : car les deux jeunes assassins sont des membres de la haute société, intelligents, promis l'un et l'autre à une brillante carrière. Quant à leur professeur, c'est un homme censé, qui a le tort de défendre une thèse indéfendable du point de vue éthique.

    Autre thème du film : l'homosexualité. Si Hitchcock, pour ne pas encourir les foudres de la censure, a édulcoré cette partie de la pièce, les sous-entendus sont subtiles et l'on peut même comprendre que Morgan mais surtout Shaw ont assassiné par admiration amoureuse pour leur professeur (qui semble singulièrement intime avec ses étudiants). D'autre part, la fameuse corde qui donne son titre au film n'est pas seulement l'arme du crime, elle symbolise aussi le lien entre les deux meurtriers.

    Laissons maintenant le contenu philosophique de l'oeuvre, pour parler cinéma : La Corde est le premier film en couleur d'Alfred Hitchcock, c'est également la première fois qu'il emploie James Stewart, et, surtout, c'est le premier long-métrage réalisé en "plan-séquence", du moins en apparence, car le réalisateur à "triché" en se contentant de monter huit plans-séquences qu'il a astucieusement relié.

    Pour tout dire, la technique m'intéresse peu, seul compte le résultat : les gestes de chaque protagoniste est lourd de sens, et lors du premier visionnage, comment ne pas se sentir frissonner d'angoisse lorsque la bonne (Constance Collier) s'apprête à ranger les livres dans le coffre abritant le cadavre ?

    La Corde est, je l'ai dit, un chef-d'oeuvre, et même si cela fait trois fois que je vois ce film, il m'apparait toujours aussi fascinant.

     

    La Corde

     

     

     

    Zoom : L'affaire Leopold-Loeb.

     

    La CordeLe 21 mai 1924, Nathan Leopold (19 ans) et Richard Loeb (18 ans) enlèvent et assassinent un jeune garçon de 14 ans, Bobby Franks, puis envoient une demande de rançon de 10 000 $ aux parents de leur victime. Ce n'est pas l'argent toutefois qui intéresse les deux criminels : issus de la haute société de Chicago, ils ont commis ce crime uniquement par "philosophie" : admirateurs de Nietzsche, ils s'estiment être des "surhommes", et se sont ainsi lancé le défi morbide de commettre le "crime parfait".

    Mais le corps de Bobby sera retrouvé avec, près de lui, des lunettes appartenant à Leopold. De plus, la police va découvrir que la demande de rançon a été tapée sur une des machines à écrire de la fac de droit où étudient les deux jeunes hommes.

    Arrêtés et interrogés, les deux "surhommes" vont craquer et avouer, même s'ils se renvoient l'un l'autre la responsabilité du meurtre.

    Alors que l'instruction est en cours, Leopold et Loeb vont donner des interviews aux journalistes, fiers de leur notoriété. Pour les défendre, leurs parents engagent un ténor du barreau, Clarence Darrow qui va leur éviter la peine de mort : ils sont condamnés à la prison à vie pour meurtre et 99 ans chacun pour enlèvement.

    Au pénitencier d'État de l'Illinois, ils se conduisent en prisonniers modèles. Grâce à leur niveau d'études, ils aident à l'instruction des autres détenus. En 1944, Nathan Leopold se porte volontaire pour participer à une étude sur la malaria en se laissant inoculer la maladie.

    Richard Loeb sera assassiné par un codétenu en janvier 1936, Leopold, lui, est libéré après 33 ans d'emprisonnement en 1958. Il publie son autobiographie, "La vie plus quatre-vingt-dix-neuf ans", puis emménage à Porto Rico pour fuir les journalistes. Il y vivra tranquillement, travaillant dans des hôpitaux et des missions catholiques. En 1960, il déclare dans une interview être toujours amoureux de son complice. Nathan Leopold décède le 30 août 1971 à 66 ans.

    L'affaire Leopold-Loeb aura un grand retentissement par l'horreur du crime, sa motivation et la personnalité de ses auteurs. Un dramaturge, Patrick Hamilton, en tire en 1929 une pièce de théâtre, Rope's End, dont le film présentement chroniqué est l'adaptation.

    En 1959 sort Compulsion de Richard Fleischer avec Orson Welles et Dean Stockwell. Plus près de nous, le film Swoon (1992) de Tom Kalin est lui-aussi basé sur cette affaire, et se focalise sur l'homosexualité des deux protagonistes. Ce film reçu un prix au Festival de Sundance.

    Meyer Levin, qui fut un condisciple de Loeb et Leopold, suivit l'affaire en tant que journaliste et en tira un livre, "Crime".

     

     

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